Tout dépend du point de vue.

Il est treize heures, à quelques minutes près ou loin, tout dépend du point de vue.

A l’heure actuelle, je devrais être en cours. A vrai dire, je devrais y être depuis ce matin, mais disons que j’ai préféré éteindre mon réveil quand il a sonné et me rendormir juste après. Et voilà qu’il est treize heures, le temps passe vite, tellement vite que j’arrive pas à le suivre et je me retrouve parfois encore au lit après dix-sept heures. J’ai même plus la foi de descendre mes poubelles ou de nettoyer mon appart plus d’une fois par mois.

Pourtant, je suis loin, très loin d’être abattue et épuisée par le poids de la vie. A vrai dire, je suis tout ce qu’il y a de plus heureuse. Si je me bats autant contre ma morale qui essaie de me tirer hors de mes draps, c’est parce que j’ai très rarement envie de quitter ce garçon qui dort à côté de moi.

Souvent, il m’arrive de penser que je suis loin d’être aussi mature que certains le pensent. Après tout, il n’y a qu’à jeter un coup d’œil à l’intérieur de mon appartement et de ma vie pour s’apercevoir du cliché ambulant de l’étudiante que je suis. Dans mon dix-huit mètres carré, tu peux trouver de la poussière que je déplace parfois avec le balai, des fringues empilées sur une chaise ou deux, des peluches un peu partout, des paquets de céréales entamés mais jamais terminés, quelques préservatifs par ci par là, des cahiers, plein de cahiers pleins de mots de maux parfois faux parfois pas, des cactus qui m’ont mille fois supplié d’arrêter de les faire mourir avec la fumée de mes cigarettes, des restes de tabac sur le bureau, un briquet, mais plus de paquets à l’horizon parce que j’ai arrêté tu vois, même si je plaide coupable ; j’avais gardé des fins des miettes, des trucs dégoûtants au fond d’un placard et parfois quand je craquais je piochais dedans mais c’est fini, je les ai jeté, parce que de toute manière j’ai plus de feuilles pour rouler des clopes qui finissaient par me donner envie de gerber. Et pour finir la visite, on peut trouver une nana en culotte qui refuse d’ouvrir ses volets parce qu’elle n’a plus trop l’habitude de la lumière naturelle. J’exagère. Mais souvent j’en viens à avoir peur d’avoir un jour peur de mettre le nez dehors. Il m’arrive déjà d’avoir quelques sueurs froides quand je trouve le courage de marcher jusqu’à la fac pour suivre deux heures de cours qui me semblent impossible à surmonter, c’est complètement idiot sachant que pendant plus de sept ans, j’ai réussi sans grand problème à me lever chaque matin pour assister à des longues journées de cours où je me devais d’écrire machinalement en restant les fesses collées à une chaise inconfortable sur laquelle je finissais toujours par gigoter. Ah oui, je sais pourquoi. Maman. Il est vrai que je suis seule à savoir si je suis assez grande pour me lever et partir bosser comme prévu sur le contrat à la base.

Si je ne regarde que le moment présent, je me dis que c’est pas si grave, que j’irai demain, que je le ferai demain et que si demain je procrastine encore, ce sera pas grave non plus. Sauf que mon cerveau a cette fâcheuse manie de sortir de sa torpeur de temps à autre pour me montrer mon hypothétique avenir. Si je continue comme ça, j’irai où après ? “A défaut de pouvoir devenir astronaute, je veux devenir journaliste“. La bonne blague, c’est certainement pas en refusant comme une enfant capricieuse de me bouger que j’arriverai à quelque chose. Et ça, pourtant, je le sais. J’en suis tellement plus consciente qu’on ne pourrait le croire, mais je ne réagis pas, je n’agis pas.

 

Dans ma promo, à la fac, je croise très souvent, trop souvent peut-être, une ancienne amie. Je l’ai perdu suite à une grosse connerie, enfin… je pense que lorsqu’on perd quelqu’un, c’est toujours plus ou moins à cause d’une connerie. Et donc, cette ancienne amie, quand je la croise, quand je la regarde, quand je l’entends parler, je me demande ce qu’aurait été mon existence actuellement si rien de tout ce qui s’est passé ne serait arrivé. Est-ce que j’aurais été plus assidue dans mon travail ? Plus adulte vis à vis de mes quelques responsabilités ? Est-ce que je fumerais encore ? Est-ce que j’aurais rencontré ce garçon ? Est-ce que je serais, aujourd’hui, à cette heure, dans cette tenue et dans cette pièce ?

Quand je me pose ce genre de questions, je prends toujours un peu plus conscience de l’importance de chacun de nos actes, même le plus insignifiant. Et ça me fait toujours un peu plus peur. Allez comprendre pourquoi j’ai autant de mal à faire un simple choix, après.

Mais, moi, quand je commence à avoir trop peur, à me poser trop de questions, à perdre confiance en moi, en mes capacités, en mes actions quotidiennes, je respire, je me fais couler dans mon bain, et je laisse Kitty me rassurer, me dire que ce n’est rien, que je suis sur la bonne voie. La bonne voie pour quoi, je n’en sais rien, peu importe, je vais juste bien, c’est ce qui compte. N’est-ce pas ?

Avec Kitty, je pense aux deux filles que j’ai rencontré dans cette même promo, qui ont perdu un peu plus chaque jour cette confiance qu’elle m’avait accordé. Parfois, ça me blesse, d’autres fois, je me dis que je ne sais juste sûrement pas m’entourer des personnes qui me correspondent. Mais au fond, je sais surtout que je me mens à moi-même, que mon problème, c’est simplement que dès que j’ai l’impression d’être bloquée par une relation quelconque, je me renferme sur moi-même, dans ma bulle, dans ma coquille, dans mon monde, et je fuis. Je ne suis pas une bonne amie, non, je ne suis qu’une fille qui peut t’apporter ce que tu attends tant que tu ne la freines pas. C’est égoïste, je suis d’accord, mais bien que ça puisse surprendre quand on voit toutes les choses sans vraies valeurs que je garde, je suis loin d’être la même personne avec les êtres humains.

Alors qu’à côté, je vais souvent leur demander ce que je ne leur donne pas. C’est égoïste, oui, mais soyons sérieux, ne nous lançons pas des fleurs quand nous savons que nous sommes des êtres purement imparfaits.

Et puis, soyez rassurés, je ne suis pas seulement comme ça avec les gens, je le suis aussi avec la Vie elle-même. Je souhaite ce que je ne peux apporter. Je veux, je veux, je veux, je veux beaucoup de choses mais j’en fais trop peu en échange. Enfant capricieuse, disais-je.

Si je m’écoutais, j’aurais un chat, ou deux, un hamster, un chien, de l’argent, beaucoup, du temps, toujours plus, un plus grand appart, aucune obligation, sans rien faire en particulier. Une assistée, un peu. Mais une assistée riche -pléonasme ? non Kitty, seuls certains petits bourges le sont, voyons, pas d’amalgame on a dit-. Le problème, c’est que mes parents me l’ont toujours répété : “tu n’as rien sans rien”. Ah papa, maman, comme vous seriez déçus de ce que je suis devenue en partant de ma tour, de mon cocon…

Et pourtant, je ne changerai rien de tout ça, pour rien au monde. Allez savoir pourquoi.

 

Il est un peu plus de quatorze heures, et je suis toujours là à écrire sur le faux dégoût que ma vie m’inspire. Sauf que, moi, je suis quelqu’un de plutôt désinvolte et je n’ai pas vraiment les pieds sur terre, du moins, pas pour tout, pas pour ces choses-là. Alors, en pensant à mon troisième et dernier cours de la journée qui vient de se terminer et que je viens encore de manquer, je m’étire dans ces draps qui sentent encore l’amour, je reprends contact avec ce qui m’entoure, avec mon ventre qui demande à mes talents de cuisinière de lui faire des pâtes au thon en boîte, avec deux mecs qui te font réaliser comment c’est loin le temps où tu t’en foutais si tu foutais vraiment rien et qui me conte en fond sonore leur histoire notre histoire un peu courte un peu naze un peu pathétique un peu amusante un peu plus vrai pour une tête de con de dix-huit ans perdue dans sa tête et jetée dans un monde qu’elle préférerait apprivoiser avant tout pour mieux l’appréhender mais on ne peut pas, on doit y aller tête la première quitte à s’ouvrir le crâne aux yeux moralisateurs critiques et vils de tous et puis

Et puis je me dis rassure-toi, tu sais, tu es loin d’être la seule dans cette pseudo galère, à ne pas avoir la force de faire un foutu effort, à ne pas vouloir t’élever plus haut, tu es loin d’être la seule à trouver ça absurde de passer ta vie à trimer à bosser à espérer réussir comme si toi parmi toute cette population tu allais avoir cette chance cette gloire ce plaisir de goûter à la vie dont tout le monde rêve mais tu vois comme tous les autres qui pensent comme toi tu sais que penser à tout ce bazar ne te permettra jamais de payer ton loyer.

En attendant, t’as dix-huit ans depuis deux mois. T’as le temps de regretter de ne pas avoir assumé d’être là quand tu le devais.

 

Il était treize heures, à quelques minutes près ou loin, tout dépend du point de vue.

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2 thoughts on “Tout dépend du point de vue.

  1. Tes mots parlent à tous et font un bien fou. Qu’est-ce que je dois faire ? Ce dont j’ai envie ou ce que l’assurance d’un futur serein m’imposerait ? Puis c’est quoi un futur serein; une vie à bosser pour un bon salaire assuré à la fin du mois ? Est-ce que c’est ça dont je rêve ? Vaut-il mieux profiter maintenant, et plus tard, on verra; ou bosser maintenant et, si possible, profiter vieux ? Quelles seront les conséquences de mes choix ? Dans quel but est-ce que j’agis ?
    Contrairement à toi, j’ai choisi de m’imposer de trimer. Mais je me demande aussi si je ne ferais pas mieux de rester dans mes draps qui, faute de sentir l’amour, sentent parfois les coups d’un soir et souvent les miettes de chips, plutôt que de sortir affronter des cours barbants et dont l’intérêt pour l’avenir me paraît parfois très limité. On est encore trop ignorants pour connaître la portée de nos choix actuels dans le futur, mais riches de trop d’expérience pour pouvoir imaginer qu’ils seront sans conséquence. Et on ne prend pas assez le temps de mettre des mots sur ce sentiment vertigineux et effrayant, comme tu l’as fais à 13h et quelques minutes près ou loin, tout dépend du point de vue, hier. Pourtant, on sait qu’écrire libère et, tu vois, récemment, dans un documentaire sur l’empathie, j’ai appris qu’il existait des aires du cerveau qui s’activaient pareillement que l’on effectue une action ou que l’on observe quelqu’un d’autre en train de la réaliser. Et c’est un peu ce que je ressens à cet instant; la lecture de tes mots m’a fait autant de bien que si je les avais moi-même posés sur papier.
    Bon courage pour la suite.
    Et merci.

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  2. ” Ne me demande pas ce que nous réserve l’avenir, j’sais pas
    Ca va faire une éternité que je suis pas sorti de chez moi
    Le moral dans un triste état
    A vivre au jour le jour comme si le suivant n’existait pas
    Marre d’observer le monde de loin
    Je dois fuir ma ville et ses recoins
    Savoir à quoi ressemble demain
    Personne ne m’souhaite bonne chance
    Mais je passerai pas ma vie à me demander quand elle commence
    Un jour on est venu au monde
    Depuis on attend que le monde vienne à nous
    Tant mieux si la route est longue
    On pourra faire un peu plus de détours
    L’avenir appartient à ceux qui se lèvent à l’heure où je me couche… ” ❤

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