Ma vieille amie.

– J’aurais une question à te poser, te sens-tu coupable de ce qui t’arrive ?
– En toute honnêteté, qui ne se sentirait pas coupable. Il y a toujours un coupable, un fautif, dans chaque histoire. Là, je ne vois pas sur qui j’irais reporter la faute. On m’avait mise en garde. Je n’ai rien fait pour ne pas retomber. Alors oui, je me sens coupable.
– Tu ne l’es pas. Tu es la victime dans l’histoire, et personne ne doit te dire le contraire. Tu es malade, mais ça va se soigner si tu suis le traitement que je te donne.

Victime. Je doute que ce soit mieux que d’être coupable.

C’est fou de réaliser que nous pouvons être victime de nous-même. De notre propre cerveau. De notre propre corps. De perdre tout contrôle sur soi et sur ses émotions. Je n’avais, jusqu’à hier, jamais pleuré devant mon médecin traitant. Et pourtant, il me connait depuis ma naissance. Oh, si, j’ai pleuré quand j’étais petite, qu’il me faisait mes vaccins, mais j’avais droit à une sucette ou un bonbon de sa part après, alors j’allais mieux. Je me sentais mieux une fois sortie du cabinet.

Là, j’ai pleuré devant l’échec de ma vie. Et tout ce qu’on m’a donné à la fin de la séance, ce sont des antidépresseurs et des cachets pour mes crises d’angoisse. J’ai dix-huit, je devrais avoir des soucis de fille de dix-huit, je devrais me sentir libre, heureuse, active, je devrais fuir spontanément ce qui ne m’apporterait pas de bonnes ondes et vivre simplement. Comme toutes les filles de dix-huit ans normalement constituées. Mais il y a du avoir un soucis durant ma conception qui a fait que depuis mon plus jeune âge, je suis incapable de tout faire comme les autres. ” Mais c’est bien d’être différent “. Voilà une chose que l’on m’a répété mille fois. Sauf que je ne suis pas différente dans le sens où je porte des vêtements différents ou que je possède un style de vie différent de la norme. Je suis différente parce que je suis déréglée.

Quand j’étais petite, j’allais voir mon médecin en le considérant comme mon oncle. Je l’aimais bien. Il me faisait penser à Nestor Burma. Il était gentil, et drôle. Il avait cet humour propre au médecin. Un peu détaché de tout, bienveillant mais tranchant. Il me donnait le même surnom que ma mère. Je riais quand il avait les mains froides lorsqu’il m’auscultait. Il avait toujours le bon mot. Il prenait de mes nouvelles. Il m’aimait bien parce que j’étais curieuse de tout, bonne vivante, joyeuse, amusante.

Hier soir, quand je me suis retrouvée sur ce même fauteuil où, petite, mes pieds ne touchaient pas le sol, j’ai compris que je n’allais pas me dandiner en riant. Il m’a regardé de ses yeux de docteur-tonton, et j’ai essayé de parler :

– Je crois que ça va pas.. en fait, non ça va pas, c’est pour ça que je suis là.. mais.. j’ai fait une liste de tout ce qu’il y a parce que j’avais peur d’oublier certaines choses…
– Comment te sens-tu ?
– Triste. Vide. Mal.
– On va partir de là, alors.

Et je suis partie de là. C’était horrible de me retrouver face à lui, de me souvenir de moi petite, et d’être là à lui parler de mes pensées suicidaires, de ma boulimie qui revenait, de ma perte de poids, de ma colère trop présente, des mes pleurs incessants, de mon désintérêt pour la vie, de mon penchant pour l’alcool, le tabac, la drogue, le sexe, le sommeil, la bouffe, tout, tout ce qui pouvait me permettre de me réfugier, de m’emmener loin de moi, de me protéger d’une chose qui m’effrayait sans même savoir ce qu’était cette chose. C’était horrible de voir son visage rester de marbre à chaque fois que mes déclarations devenaient plus sombres. C’était horrible de le voir ne pas savoir quoi faire quand je n’étais plus en mesure de terminer mes phrases. J’avais la gorge tellement nouée que mon souffle se coupait. Je pleurais. C’est tout ce que je parvenais à faire. J’avais gâché un an de ma vie, sans parler des précédentes années qui m’ont lentement menées à ce point de non-retour.

– Ce n’est en rien un point de non-retour. Tu peux t’en sortir.

Mais en ai-je seulement envie ? Ai-je l’envie de m’en sortir ? Je n’ai déjà pas l’envie de me lever, de sortir de mon lit, comment pourrais-je avoir de sortir de quoi que ce soit ? Et puis, à quoi bon ? Combien de fois suis-je déjà sortie de ce genre de merde ? C’est une vieille amie, dans le fond, je crois qu’elle m’aime bien. J’ai toujours eu beaucoup de mal à me faire des amies. Peut-être qu’elle aussi. Peut-être qu’elle se sent aussi seule que moi. Après tout, à chaque fois qu’elle débarque dans la vie de quelqu’un, tout le monde se plie en quatre pour la faire partir.

Moi-même j’ai toujours fait en sorte de la faire dégager. Quand j’étais petite, et que je me sentais rejetée, je me réfugiais dans les livres, dans l’art, dans la culture. Je m’imaginais vivre à l’époque des grands rois, être une de ses reines controversées que j’admirais. Je m’imaginais devenir astronaute, pour vivre dans l’espace. Comment à même pas dix ans, un enfant peut-il avoir envie de vivre aussi loin des autres “pour arrêter de pleurer” ? Pourquoi on ne s’est jamais soucié de ça ? Pourquoi a-t-on toujours considéré ça comme de la timidité de ma part, comme une difficulté d’adaptation qui s’effacerait avec l’âge ? Pourquoi ne m’a-t-on pas posé les bonnes questions quand j’avais encore la force de m’exprimer sur ce que je ressentais ?

Ma vie est l’échec contre lequel je croyais me battre depuis toujours. Je n’ai plus rien. Mes études. Mes projets d’avenir. Mes passions. Mes centres d’intérêt. Mes émotions les plus tendres et douces. Je suis partie dans l’excès. Tout abandonner pour mieux oublier. Oublier quoi ? Oublier que je me suis toujours battue dans le vide. Je ne visais pas les bons fautifs. Le problème venait de moi. Le problème, c’est moi.

Je n’ai jamais voulu passer pour une victime. Je n’ai jamais voulu avoir la faiblesse de demander de l’aide. Je n’ai jamais voulu être vu comme une personne trop triste pour remonter la pente avec sa simple volonté.

Non, je n’ai plus de volonté. Je n’ai plus d’envie. Je n’ai plus goût à rien. Je ne veux pas voir des gens pour aller mieux. Parce que les personnes qui accepteraient de me voir sont les mêmes qui m’auront mises en garde des mois plus tôt, et que je n’aurais pas écouté. Combien de personnes ai-je déçu ? Combien de personnes ai-je perdu ? Alors, certes, nous faisons tous des erreurs. Nous pouvons tous nous racheter à un moment donné. Mais moi, je suis comme ça. C’est ma personnalité. Elle est niquée, mais c’est ce qui fait ce que je suis. Même mon problème et moi ne faisons qu’un. Parce que si un beau jour il part, je saurais au plus profond de mon être qu’il n’attendra qu’une seule petite faille pour resurgir.

Comment peut-on s’imaginer bâtir un quelconque avenir de cette manière ? Comment se comporter lorsqu’on rencontre un nouvel amour ? On fait en sorte de ne pas avoir l’air d’une folle, d’être normale ? Comment on fait pour être normal d’ailleurs ?

– Tu n’es pas folle.

Non. Bien sûr que non docteur. Mais ça, ça me fera le devenir.

On attend de moi que je parle à nouveau. Que je m’exprime. Que je redevienne celle que j’étais. Je ne sais pas si je retrouvais la moi d’il y a un an. Je ne sais pas si elle existe encore. Je ne sais même qui je suis ou ce que je suis. A défaut de savoir être quelqu’un, à défaut de reparler autant qu’avant, je peux écrire. Mon cerveau a beau être flingué, mes doigts sont en état de fonctionner. Est-ce trop intime pour être abordé ? Trop tabou ? Trop difficile ? Peut-être bien. Si j’ai tendance me pose trop de barrières, je n’ai pas conscience de celles qui séparent l’intimité du monde public.

Alors, si écrire peut me donner l’illusion d’avoir une chose à faire de ma vie, j’écrirai.

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2 thoughts on “Ma vieille amie.

  1. Hey, je viens de découvrir ton blog et franchement j’aime beaucoup, tes textes sont un concentré d’émotions qui t’aspirent et te donnent des frissons. T’écris clairement toutes ces choses que l’on ne dit pas …

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