Je ne m’appelle pas Malade.

Ce matin, j’ai couru. Pendant trente minutes, sous un grand soleil, écouteurs dans les oreilles. Je ne me suis pas arrêtée. Je cherchais à savoir à quel moment je commençais à perdre mon souffle pour ensuite essayer de trouver le second. Je me suis sentie forte, pleine d’énergie. En rentrant chez moi, j’ai attendu le retour de mes parents pour leur annoncer fièrement que j’étais allée courir. Et que je me sentais plus en forme que jamais. Ils avaient l’air fiers de moi, malgré ce même regard inquiet qu’ils continuent de porter sur moi.

Quand je courais, j’avais envie de crier “Regardez, je peux le faire, alors arrêtez de vous inquiéter, laissez-moi Être”.

Si une séance de sport si banale et courte requiert autant d’importance chez moi, ou devrais-je, chez ma famille, c’est parce que je suis malade et faible. Du moins, c’est ce qu’on me dit depuis maintenant deux mois.

J’aurais préféré sortir d’une mauvaise grippe. Quand j’étais petite, j’aimais bien que maman vienne à mon chevet prendre soin de moi si j’avais de la fièvre, ou mal au ventre, à la tête. Etre malade me permettait de rester dans mon lit, chez moi. J’évitais le monde extérieur qui me faisait peur. J’évitais les gens que je pouvais croiser, dehors, que je n’aimais pas.
Seulement, je n’ai pas souffert d’une quelconque grippe. Je n’ai pas eu de fièvre. Je n’ai pas eu mal au ventre. Moi, j’avais mal dans ma tête. Moi,je faisais mal à tout mon corps.

Moi, je n’étais plus moi, et mon corps ne m’appartenait plus.

Mon cher petit corps, pardonne-moi. Je t’ai maltraité pendant si longtemps que tu as eu mille fois raison de m’en faire baver par la suite.

Marcher devenait un exploit physique. J’étais constamment fatiguée. Je m’enfermais dans un sommeil qui ne réparait plus rien. Ouvrir mes volets, enfiler mes vêtements, monter les escaliers, soulever une chaise, rester debout trop longtemps, bouger. Tout devenait hors de portée. Impossible. Je tremblais. Je n’avais plus la force. Je maigrissais. Je ne me regardais plus dans le miroir. J’étais laide. J’étais horrible. J’étais repoussante, dégoûtante. Ajoutez à cela un cerveau en mode “off”, et vous obtenez un zombie. Chaque jour devenait un plus grand calvaire que le précédent. Les problèmes s’accumulaient. Les gens commençaient à se douter de quelque chose. On me reprochait de ne plus rien faire, d’être inexistante, d’avoir mauvaise mine, de ne pas parler. Mais parler, pour dire quoi ? Je ne voulais pas vous parler. Je ne voulais pas vous dire que, parfois, j’hésitais à passer devant une voiture qui roulait un peu trop vite. Je ne voulais pas vous dire que sortir de chez moi me collait une peur panique. Je ne voulais pas vous dire que mon unique moyen de calmer mes crises de panique, d’angoisse, de colère, de rage, de peur, était d’éjecter tout le mal hors de mon corps et de tirer la chasse d’eau juste après. Je ne voulais pas qu’on sache que j’étais devenue suffisamment faible pour penser que disparaître arrangerait les choses.

Et puis, un soir, j’ai eu peur de perdre la confiance de ma mère. Alors, j’ai essayé de parler. Le peu que ma bouche ait réussi à sortir m’a conduit chez un premier médecin. On m’a donné rendez-vous dans un autre centre médical. Je devais attendre un mois. Je suis retournée voir le premier médecin. J’ai parlé un peu plus. Parler m’a conduit aux urgences. Les urgences m’ont conduit à l’hôpital. J’avais demandé combien de temps durait une hospitalisation. On m’a répondu que je pouvais y rester quarante-huit heures si je le désirais. Les quarante-huit heures se sont transformées en une semaine, puis deux, puis. Un mois plus tard, j’étais sortie.

Les médecins m’ont dit que j’étais forte et intelligente. Surtout forte. Les autres patients me faisaient part de leur étonnement quant à mon âge. J’avais dix-huit ans sur le papier, mais bien plus dans ma tête. En un mois d’intervalles, je n’étais plus cette fille fragile et sans émotion qui est entrée à l’hôpital, en dernier recours. Je crois que ce qui m’a le plus aidé à me tirer vers le haut a été l’image de ma mère, pleurant, et souhaitant retrouver sa petite fille pleine de joie, de vie.

J’étais confuse, à ma sortie. Je quittais le cocon qui m’avait permis de retrouver le bon chemin, je retournais dans un lieu qui avait assisté à ma descente aux enfers. S’en est suivi les remarques de ma famille. On ne cessait de me complimenter sur ma bonne mine. On était heureux de me revoir enfin, dehors. On me félicitait quand je finissais mon assiette. On riait lorsque je faisais des blagues, même les moins drôles, comme s’il ne fallait absolument pas me laisser croire que j’avais toujours un humour merdique. Maman, elle, disait ne plus trop me reconnaître. J’étais plus sarcastique à ses yeux, plus froide, plus distante. Mais pourtant, maman, je souriais. N’était-ce donc pas ce que tout le monde souhaitait ? Me voir sourire. Me voir manger. Me voir reprendre goût à la vie, et à la nourriture.

En un mois, je ne suis pas redevenue la petite fille que tu connaissais, maman. Pendant un mois à enchaîner les rendez-vous médicaux, pendant un mois à apprendre à contrôler mes crises pour que les patients cessent d’appeler les infirmières quand je m’enfermais dans ma chambre en pétant les plombs, pendant un mois où je faisais tout pour ne pas tomber de fatigue en ayant le sentiment de gravir une montagne mais de glisser continuellement pour mieux grimper à nouveau, j’ai du dire des choses, j’ai vu des choses, j’ai vécu des choses, alors je suis juste devenue quelqu’un que j’étais capable de devenir. Je ne sais pas si tu me reconnaîtras réellement un jour, maman. Mais j’espère que tu réalises le point le plus important : encore une fois, je me suis relevée. Je suis une machine, tu sais. Plus je tomberai, et plus ce sera difficile de me réparer pour me relever. Mais je continuerai.

Parce que c’est comme ça, et puis c’est tout. Je suis une battante.

Alors, s’il vous plait, arrêtez de me voir comme une malade.

S’il vous plait, arrêtez de me dire de faire attention.

S’il vous plait, arrêtez de me parler de soins.

Et voyez plutôt comme je suis aujourd’hui. Voyez mon sourire, voyez mes bouts de bois redevenir peu à peu des cuisses, voyez mes joues faire de moi un petit hamster, voyez mes yeux pétiller à nouveau, voyez mon envie de faire tout un tas de choses, voyez ma force physique, voyez mon appétit, voyez comme je suis vivante.

Plaignez-moi une fois, honte à vous. Plaignez-moi deux fois, honte à moi.

Je ne suis pas plus fragile que vous. Je ne suis pas plus à protéger que vous. Je ne suis pas plus malade que vous. J’ai juste eu le malheur d’être trop fatiguée pour avoir envie de continuer. J’ai juste été trop lâche pour faire du bien à mon corps. Et je m’en veux suffisamment, si vous saviez comme je m’en veux.

Si vous saviez,
Je m’en veux de vous avoir fait si peur, de vous avoir tué d’inquiétude, de vous avoir empêché de dormir, de manger, de rire et de vivre.
Je m’en veux de m’être laissée me détruire à petit feu. Et chaque matin, mon corps me fout cette même claque. Chaque matin, mon corps me rappelle tout ce que je lui fais subir. Je vois ma peau qui peine à dissimuler mes côtes, je vois les os de ma colonne colorés de bleus, je vois mon corps trop faible qui ne demande qu’à bouger pour ne pas s’endormir à nouveau, je sens mon estomac plein de douleur, je sens mes yeux humides mais encore incapables de laisser les larmes s’échapper.

Mais je ne demande pas vos plaintes. Je ne demande pas à être vue comme une malade, ni même comme une ancienne malade en bon rétablissement. Je ne veux pas entendre ce mot, ces mots :

” Tu es malade, faible, fragile, tu dois te réparer, te soigner, réapprendre à vivre par toi-même, tu dois faire attention, tu as été hospitalisée, tu “

Oui. Justement, je. Et je sais ce que je fais. Je sais ce dont j‘ai besoin. Je n’ai ni l’envie, ni le besoin de faire attention. Parce que ces deux derniers mois, j’ai eu la sensation de devoir lutter pour sortir du cercueil dans lequel je m’étais enfermée. Je m’étais enterrée vivante. Et je me suis vue tout quitter. Alors non, je ne suis pas malade.

Parce que j’ai dix-huit ans. Parce que je veux reprendre le cours de ma vie. Parce que je réalise avoir perdu un an de ma vie. Alors oui, maman, je veux vivre et rattraper ce que j’ai raté. Le tout sans avoir à supporter les regards inquiets, surpris, choqués, plaintifs, gênés, perdus, confus, tristes, effrayés, de ces Autres lorsque je leur dirai que je n’ai pas été suffisamment forte pour ne pas avoir envie de me cacher un mois loin de tout à l’hôpital.

Parce que, si pour mes proches, le choix de l’hospitalisation a été considéré comme un acte courageux de ma part, à mes yeux, ce n’était qu’une solution de facilité. Et j’aurais aimé l’éviter. Mais j’ai perdu pied. Pour la première fois, je n’y arrivais plus. Et j’ai eu honte de moi.

Chaque fois que l’on me décrit comme une personne malade, c’est comme si on m’enfonçait à nouveau un peu plus sous terre.

Alors moi, ce matin, je n’avais qu’une envie. Courir le plus loin possible, le plus vite possible, le plus longtemps possible. Atteindre mes limites. Les dépasser. Sans jamais m’arrêter. Même si mon dos souffrait, même si mes jambes ne me portaient plus, même si tout mon corps me suppliait de m’écrouler au sol, ma tête, elle, me criait que je n’avais pas d’autres choix que de continuer d’avancer. La vie est ainsi faite. Si je m’arrête de courir, je crève.
Je devais me prouver que j’en étais capable, pour pouvoir le prouver aux autres. Si je refuse la compassion d’autrui, il me faut lui montrer que je n’en ai pas besoin. Je ne peux pas me permettre de vivre avec les pleurs des autres. Parce que je n’aime pas les autres. Je ne vous demande pas de m’aimer sous prétexte que je vous ai montré quelques unes de mes faiblesses.

Parce que je ne serai plus jamais faible

Sur le devant de la scène. Je m’appelle Justine.

Depressed-drawing-tumblr

Mon nom de scène

Reste Justine.

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