L’aliénée.

11 heures. Personne.

La secrétaire me lance un regard timide, puis un sourire. Je tente de lui en faire un en retour. J’ai honte. Il devait être moche. Et carrément faux. Oh, tant pis. Je n’aime pas ce retard. Je n’aime pas attendre ici. Les chaises ne sont pas confortables, des hommes et des femmes tirés à quatre épingles passent et repassent dans le couloir à ma gauche, certains tournent la tête vers moi, d’autres font semblant de ne pas me voir, personne ne me dit vraiment bonjour. J’ai l’impression de leur faire peur, par moment. Comme s’ils voyaient en moi une potentielle tarée. Ils ont peut-être raison. Ou alors, peut-être que je devrais juste retirer ma capuche. Je suis dans un hôpital, après tout. D’ailleurs, je n’ai croisé personne cette fois. Aucun ancien patient. J’espère encore moins croiser mon psychiatre. Il suffirait qu’il ait envie de me demander comment je vais. Si mes vacances se sont bien passées. Si le retour à la maison s’est bien déroulé. Si je mange suffisamment. Enfin, toutes les questions qu’elle va me poser dans quelques minutes.

“Elle”, c’est ma psy. Je la trouve gentille. Je l’aime bien. Elle me fait rire, c’est un peu comme ce fameux cliché du psychologue qui ne répond rien d’autre que des “hmm” à chacune de tes phrases. Ça ne m’aide pas, je n’aime déjà pas parler, encore moins parler de moi, alors si en plus je me dois de faire un monologue gênant sur ce qu’il se passe dans ma tête… heureusement, je me sens plutôt à l’aise avec elle. Le fauteuil dans lequel je m’assois, dans son bureau, je le trouve confortable. Plus que les chaises dans la salle d’attente. Et puis, elle a accroché quelques tableaux. Je me demande si elle a modifié l’emplacement de certains meubles ou objets. Je n’espère pas. Je n’arrive pas à observer et parler en même temps. Souvent, ça crée des instants gênants pendant les rendez-vous, où ni elle ni moi ne parlons. Parce qu’elle m’observe observer son environnement de travail. Aime-t-elle son travail ? Comment a-t-elle eu envie de faire ce métier ? N’est-elle pas fatiguée, parfois, d’entendre les histoires de chaque patient ? A-t-elle envie, d’autres fois, de parler de ses problèmes à elle ? A-t-elle ses propres problèmes, d’ailleurs, aussi “importants” à soigner que les nôtres ? Est-elle saine d’esprit ? Est-il réellement possible d’être entièrement sain d’esprit ? Si c’est le cas, je me demande ce que ça fait alors de se sentir normal et en bonne santé. Je ne sais pas si on doit s’ennuyer, ou au contraire, si la vie a un autre goût, plus sucré, plus doux.

– Bonjour Justine, vous me suivez ?

11 heures 09. Elle a du retard sans trop en avoir.

Elle porte une jolie robe. Elle porte toujours de jolis vêtements. Son visage semble si doux, elle veut donner à ses patients un sentiment de protection et de confiance. A vrai dire, c’est probablement ce qui me dérange et me perturbe le plus, chez elle.
Comme toujours, elle me fait signe de marcher devant elle. Je ne sais pas si c’est pour m’empêcher de m’enfuir en courant, si c’est pour s’assurer que je me souvienne de l’emplacement de son bureau, ou si c’est simplement pour me faire croire que c’est moi qui ait pleinement envie de la consulter. Peut-être un peu des trois.

Je m’installe dans le fauteuil, elle referme la porte derrière elle, s’assied derrière son bureau. Rien n’a changé. Tout est sa place. Mais le tableau derrière elle attire toujours autant mon attention. La vue depuis la fenêtre à ma droite aussi. Il n’y a rien à voir. Mais je ne peux pas m’empêcher de regarder au travers. Selon elle, c’est un signe de malaise ; j’ai ce besoin de fuir de cette pièce qui se traduit par une fuite du regard. Je ne veux pas la vexer, mais je n’avais pas besoin d’aller la voir pour savoir ça.

– Tiens, tu n’as pas mis ton bracelet aujourd’hui ?
– Non. Je sais que vous le regardez toujours quand je joue avec.
– C’est ce qui montre votre anxiété. Ce n’est pas une mauvaise chose, ça vous permet d’extérioriser.
– Sûrement.

Premier silence. C’est assez fréquent. On n’a pas toujours quelque chose d’intéressant à dire. Même si ma psy me dit souvent que tout est intéressant à entendre. Je crois qu’il suffit que je lui dise que je n’aime plus le goût de la crème au chocolat pour qu’elle trouve ça intéressant et cherche un lien avec mon problème. Je ne me moque pas. Je n’aime juste pas ça, les analyses un peu trop poussées. Mais il semblerait que les psychologues adorent ça. Et puis, comme je l’ai dit, je l’aime bien ma psy. Je crois bien que nous jouons à “qui jouera le plus l’innocente que l’autre”. Du moins, moi j’y joue. Elle me comprend, mais fait semblant de ne pas tout comprendre. Elle veut que j’entre dans les détails, lorsque j’évoque quelque chose qui l’interpelle. Sauf que, moi, je sais qu’elle sait de quoi je parle. Et je sais qu’elle sait que je n’aime pas détailler.

– Vos vacances se sont bien passées ?

LA question. Oui, ça a été. Il faisait beau, il faisait chaud, je me suis achetée un chapeau, j’ai mangé beaucoup de pavé de saumon, j’ai pris un kilo, j’ai réussi à me mettre en maillot de bain sans avoir peur du regard des autres, j’ai vu l’océan, j’ai fait du bateau, je me suis pris la tête avec mon père, j’ai mangé une glace à la vanille et à l’eau, j’ai vu un chien avec une mèche rose et je n’ai pas compris l’intérêt, j’ai vu des enfants calmes et des vieilles folles, j’ai vu des jeunes de mon âge vêtus d’une drôle de manière, je ne sais plus quelle mode est à la mode en ce moment mais visiblement ils avaient l’air d’être à la page, sur la plage. Et puis, j’ai vu des cactus. C’était un beau moment. Mais du coup, j’avais hâte de rentrer chez moi pour retrouver les miens, retrouver mes plantes. J’avais hâte de rentrer chez moi pour retrouver mon alien, aussi.

– Pourquoi vous êtes vous disputés avec votre père ?
– Parce que c’est mon père.

J’aurais préféré qu’elle me pose une question plus pertinente. Mon père et moi, ça a toujours été comme ça. On s’en fout plein la gueule, mais on s’aime comme un père un peu relou à vouloir jouer au jeune aime sa fille un peu relou à ne pas vouloir être vue comme une jeune.

– Et ce garçon dont nous avions parlé la dernière fois, vous l’avez revu ?
– Oui. C’est lui, l’alien.
– En quoi est-il un alien ?
– Parce qu’il n’est pas comme vous, mais plutôt comme moi.

Deuxième silence.

Quand je dis “comme moi”, j’espère qu’elle comprend que je ne souhaite pas sous-entendre “taré”. Quoi qu’il l’est sûrement. Je crois qu’il a du mal avec les gens. Il est comme moi ; il ne les aime pas, mais il arrive à en côtoyer certains qui lui correspondent. Enfin, il y arrive mieux que moi. Mais j’ai encore des choses à apprendre. Je suis sûre qu’il peut me donner des cours de relations sociales.

– On a dansé, ensemble.
– Vous avez repris goût à la danse ?
– Non. J’avais juste envie de danser avec lui. Je pense que lui aussi. Il n’aime pas danser.

Nous sommes des danseurs handicapés, en plus d’être des inadaptés sociaux. On a quelques difficultés à suivre le rythme, à entrer dans la danse, à enchaîner les pas, à retenir la chorégraphie. On a besoin d’aide pour valser. Je danse grâce à l’alcool, il danse grâce à ma danse. Tout cela reste approximatif. Mais ça me paraît sincère.

– Vous le pensez sincère ?
– Oui ?
– Je ne peux pas répondre à votre place, vous savez.
– Personne n’est totalement sincère sur tous les points. Mais je lui fais confiance.
– Vous disiez pourtant ne pas réussir à accorder votre confiance aux autres.
– Il n’est pas les autres. Il est comme moi, c’est un alien. Si vous pouviez le voir, vous le trouveriez froid, distant, fermé. Mais si vous prenez le temps de le placer sous la lumière dont il a besoin pour s’ouvrir, vous voyez toutes les fleurs qu’il protège au fond de lui. Je crois qu’il m’a sorti de l’ombre dans laquelle je me complaisais. Il a éclairé mes nuits d’horreur.
– Vous ne craignez pas de lui faire du mal ?
– Chaque jour. Mais je ne lui en ferai pas. Parce que je sais qu’il fera de même. Je vous assure, son sourire me suffit.

Troisième silence.

Ses yeux me scrutent jusqu’au plus profond de mon être. Je sens qu’elle a une idée en tête. Elle n’ose pas parler. Elle ose. Puis se retient. Puis

– Justine, je vais vous poser une question délicate, mais je ne veux pas que vous le preniez comme une attaque de ma part. D’accord ? Bien… ce garçon… est-il réel ?

Ça y est. J’étais redevenue la psychotique. Bien entendu, qu’il existe. Laissez-moi son existence, c’est bien une des seules choses qui me rattache à la réalité. Ne me l’enlevez pas. J’en ai assez de toujours finir par croire que rien n’est réel, que tout sort de mon esprit, de mon imagination débordante, que je suis une fausse existence qui ne me mène nulle part. Je ne veux plus de la solitude bruyante, profonde et étouffante. Bien sûr, il est réel.

– Il est bien plus réel que Kitty.
– Comment va-t-elle, d’ailleurs ?
– Elle se meurt, doucement. Je m’en éloigne. Je ne veux plus d’elle.
– Il y a une raison à cette séparation ?
– Le garçon-alien y est pour beaucoup. Je veux qu’il me connaisse en tant que Justine.
– Vous n’avez pas peur de cette mise à nu ?
– Ça me terrorise. Mais j’ai suffisamment merdé avec Kitty. J’ai plus envie de continuer.
– C’est un grand pas en avant que vous faîtes. Mais vous ne devez pas vous arrêtez là.

Je le sais. Bon sang que je le sais. Pourquoi une bonne nouvelle ne peut pas s’arrêter à la bonne nouvelle, pourquoi faut-il toujours qu’on fasse suivre à cette bonne nouvelle une nouvelle beaucoup moins bonne et qui retire tout le bon de la bonne nouvelle ? Pourquoi ce pessimisme constant ? Certes, cette réflexion venant de moi, c’est un peu l’hôpital qui se fout de la charité. Mais pour une fois, ne pouvait-elle pas simplement s’arrêter aux félicitations sur mon petit pas pour l’Homme mais de géant pour moi ? Evidemment que non. Il fallait évoquer le problème. Celui que j’évite à chaque séance. Celui qu’elle me jette en pleine figure à chaque séance.

S’en sont suivies des questions sur mon introversion, ma peur du contact, mes émotions parfois trop inexistantes, ma paranoïa, mon anxiété, mes relations amicales mortes, mes relations familiales, ma froideur, ma maladresse, mon alimentation, mon cerveau, mon corps, moi, le choix de la date pour le prochain rendez-vous, serrons-nous la main et à bientôt madame.

– Une dernière question… vous me croyez, pour le garçon ?
– Je vous crois sur parole, je m’inquiète juste pour vous. On en reparlera la prochaine fois Justine.

11 heures 44.  Fin du rendez-vous. Au tour du prochain patient. Je me demande de quoi il lui parle. Je me demande si elle repense à ce que je lui ai dit, pendant qu’il lui parle. Je ne sais jamais trop quoi penser des personnes qui vont voir un psychologue. N’est-ce pas, au fond, un travail aussi égocentrique et narcissique que le selfie ou le tweet ? Il faut aimer parler de soi pour avoir envie de consulter de son plein gré. Si j’avais pu, j’aurais refusé la psychothérapie. Mais selon mon psychiatre, c’est plus que nécessaire. Alors je dois apprendre à exceller dans ce domaine, je fais de mon mieux pour réussir cet exercice qui consiste à exposer ses problèmes personnels, ses secrets inavoués les mieux gardés, ses faiblesses, ses hontes, ses peurs, ses relations, toute sa vie étalée face à un inconnu qui ne possède pas toutes les réponses à nos questions mais qui souhaite malgré tout nous aider à aller de l’avant quand on ne sait déjà pas où on se trouve en ce moment.

Je ne sais pas.

C’est ce que je me répète à chaque fois que je sors de l’hôpital, suite à une séance avec ma psychologue. Je ressors avec toujours plus de questions, toujours trop. Et j’ai l’impression qu’ils n’ont que trop peu de réponses à me donner. Alors, à chaque fois, je ne sais pas.

Je ne sais pas si les gens que je croise peuvent lire en moi que, parfois, ça ne va pas. Parviennent-ils à savoir, à travers mon regard, que parfois je pleure parce que j’ai peur d’eux ? Que parfois, je me réveille en pleine nuit en pensant que tout est faux. Que parfois, je suis obligée de me regarder dans une vitre, un miroir, une fenêtre, un pare-brise, rien que pour vérifier que j’existe bel et bien.

Souvent, je me demande si je ne suis pas folle. Ou si je suis simplement un alien un peu perdu dans sa petite cage. Et puis, je réalise que si j’étais folle, je n’aurais sûrement pas conscience de tout ça. Un peu comme ce schizophrène qui me disait l’être uniquement à cause des médecins. Mais que lui ne l’était pas vraiment. Je pense que les plus fous sont ceux qui pensent être en bonne santé. C’est une phrase de folle, prononcée plusieurs fois dans le seul but de se rassurer. Alors qu’au fond, je sais que si je l’étais réellement, on pourrait certainement me venir en aide, mieux qu’actuellement. Je ne dis jamais tout. Je ne dis pas grand chose, pour être honnête. Et ma psy, je crois qu’elle le ressent. On tourne toutes les deux autour du pot. Soit ça lui plait, soit elle s’en fiche, soit elle aime juste ma compagnie. Je ne pense pas, en fait, non… je dois lui paraître beaucoup trop bizarre, à observer chaque recoin de son bureau, à la dévisager sans arrêt, à essayer de lire ce qu’elle note par moment, pour qu’elle se sente vraiment à l’aise en ma présence. Parfois, mon ego enfle un peu trop, et j’en viens à me dire que par ma faute, elle ne parvient pas à faire correctement son travail avec moi, avec mon cas. Parce que je suis consciente de beaucoup trop de choses. On me l’a dit. Je le sais. Volontairement, je refuse leur aide.

Ça doit être ça…
Je suis un alien tout blanc et tout noir, bon et mauvais, à l’image de ma conscience ; ma plus grande qualité est mon principal défaut.
L’alien-née que je suis a conscience de tout, et surtout de la fin de sa solitude extraterrestre.

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