Lunettes de vie.

J’ai mis mes lunettes de vue. Dans mon langage corporel, ça doit vouloir dire que j’ai une idée et que je vais la rendre moins abstraite. Je ne sais pas si ce réflexe est naturel, chez moi, ou s’il a été influencé par Violette, l’aînée des orphelins Baudelaire, qui s’attachait toujours les cheveux quand son cerveau était en ébullition face à un obstacle, à chaque énigme qu’elle s’apprêtait à résoudre. Pourtant, ce n’était pas le personnage auquel je m’identifiais le plus. Je me retrouvais beaucoup dans son jeune frère, Klaus il me semble. Le nez toujours fourré dans ses bouquins, je pense qu’il devait être ce genre de gosse souvent seul à la récré, le même qui était si peu invité aux fêtes qu’il finissait par refuser le peu de soirées où il était invité, en grandissant. Si ce garçon avait été réel, je l’aurais probablement demandé en mariage. “Qui se ressemble s’assemble”, c’est très narcissique d’aimer son propre reflet dans le miroir. On risque de s’y perdre. Les livres, ça a toujours été les miroirs dans lesquels je finissais par me noyer. Déjà toute petite, je ressentais ce besoin de ne pas être moi, de changer de masque, de regard, de corps, de vie. C’est probablement à cause de ce vice que j’ai fini par m’oublier, avec le temps.

C’est étrange de s’observer en passant devant une vitre dans la rue et de se laisser surprendre par ce que nous voyons. Ma propre apparence me fait sursauter parfois. Comme si, à chaque fois, je me disais “oh, c’est moi ça ?”. Je devrais dire que c’est déstabilisant, mais ce n’est pas vraiment le cas. Ça me laisse plutôt indifférente. Comme si le fait de ne pas me (re)connaître était une chose acquise et ancrée dans mon esprit. Le plus perturbant, dans tout ça, reste le dégoût que je me porte en me posant la même question, à chaque fois que je parle en personne à quelqu’un : “Comment supporte-t-il de m’avoir en face de lui ?” ; “A quoi pense-t-il lorsqu’il me voit parler ?” ; “Trouve-t-il mon corps de manière difforme ?”, et j’en passe et des meilleures. Je n’aimerais pas me retrouver seule avec moi-même, je veux dire, avec un clone de moi. Forcément, nous sommes souvent les premiers à voir nos petits défauts physiques, mais probablement pas au point de se voir comme possédant un corps horrible. Pourtant, lorsque je me regarde longuement dans le miroir de ma salle de bain, lorsque je touche les moindres parties de mon visage du bout des doigts comme si je l’étudiais pour la première fois, j’en suis à ce point-là. Les commissures de ma bouche ne sont pas symétriques, mes yeux sont cernés et me donnent même l’impression de laisser paraître un léger strabisme, mon nez est placé au centre de mon visage comme un pâté que l’on aurait posé là sans trop se soucier de l’intérêt qu’il pouvait avoir, et je pourrais continuer longtemps ainsi, du haut de mon crâne au bout de mes orteils.

Je ne me regarde plus vraiment dans la glace. Je me vois en surface, rapidement, juste ce qu’il faut. C’est encore plus douloureux que de me voir au travers du regard d’autrui. Fut un temps où j’acceptais l’image que je pouvais renvoyer. Fut un temps, surtout, où je n’y portais pas grand intérêt, j’étais comme j’étais et puis je m’en fous. Ce qui comptait, c’était ce que j’avais au fond de moi. Je ne parle pas de mon intestin ou de mes poumons, mais bien de ce qu’on ne peut donner à notre mort. Ce que l’on ne voit pas à l’œil nu. Je me disais que mon esprit était plus important que mon corps, bien que cette expression me semblait être une phrase un peu bateau pour rassurer les moches.

Quel est mon but en écrivant tout cela ?

Pour être honnête, il n’y en a pas. Je suis devenue incapable de me concentrer sur quoi que ce soit et j’ai eu beau essayer de me battre contre ça, le dysfonctionnement de mon cerveau a eu raison de moi. Me donner des objectifs ne fonctionne plus, je laisse mon esprit divaguer (vaguer) en espérant atteindre un point final qui me fera croire que j’ai réussi l’aboutissement de quelque chose qui n’a aucun sens.

Souvent, il m’arrive de m’arrêter au beau milieu d’une “activité” pendant quelques minutes, puis de partir pour commencer quelque chose d’autre. On appelle ça des moments d’absence, mais je préfère ne pas donner de nom. Nommer ces trous noirs revient à leur donner une certaine valeur, un poids, une importance. Je ne devrais pas, il paraît. C’est comme si, encore une fois, je fuyais la réalité, je la niais, je l’ignorais, je la rendais irréelle.

C’est là mon principal problème. Je tourne en rond, j’avance dans un cercle vicieux où la réalité et l’imaginaire ne font plus qu’un. L’image que j’en donne peut sembler assez poétique, digne d’un roman fantastique dans lequel on aime se plonger. La différence entre la majorité des lecteurs et moi-même, c’est qu’eux sont capables de sortir la tête hors de l’eau. Tandis qu’en tant qu’aveugle dans un océan, je ne retrouve plus la surface, je ne reconnais plus la frontière qui sépare le monde aquatique du monde terrestre. Parce qu’après tout, lorsque l’on a touché le fond et qu’on y perd la tête, qu’est-ce qui nous assure par la suite que ce que nous avons sous nos pieds n’est pas le sable sur lequel nos pieds brûlent avant de jeter dans l’eau salée ?

A vrai dire, je pourrais continuer à évoquer mes troubles de manière pseudo philosophique mais je m’efforce à croire que ce n’est pas ça qui m’aidera. Ce n’est plus ça qui me soignera. Je ne réussirai pas à être plus sociable, ni à prendre des initiatives, ni à gérer mes responsabilités, ni à tenir mes engagements, simplement en tournant autour du pot. Certes, tergiverser, je sais faire. Je dirais même que j’excelle dans cet art. Mais jusque là, je n’ai jamais vu personne construire son avenir correctement en utilisant mille un et détours. J’esquive ma propre existence de manière involontaire. Comme si rien n’importait. Comme si ce corps et cet esprit que je détruis petit à petit n’était pas le mien. Comme si j’étais déjà morte.

J’ai toujours haï cet aspect tragique que l’on pouvait donner aux phrases de fin. Pourtant, quand aujourd’hui je vois mon reflet dans le miroir, je vois le même qu’il y a trois ans. Rien n’a changé. Je suis toujours au même stade. La peur en moins. Et si, trois ans plus tôt, on avait tué une partie de moi en plus d’avoir volé l’autre. Et si, on tuant l’enfant que j’étais, on avait tué la femme que je deviendrais.

A l’époque, mettre mes lunettes de vue aurait pu vouloir dire que j’avais une idée et que j’allais la concrétiser. Aujourd’hui et j’en suis navrée, mais si je les ai porté, c’était simplement pour apaiser ma vue, troublée par mes yeux fatigués, fatigués de trop reg(retter)arder le passé.

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2 thoughts on “Lunettes de vie.

  1. Miroir…
    Tu es le portait des traces de mon passé,
    Tu es l’aboutissement de mon visage flétri par les années de souffrance,
    Tu es la conséquence de mes cicatrices cachées,
    Tu es la conclusion de tous les orages que j’ai éprouvé.

    Miroir…
    Je suis seule avec mes doutes et mes tourments,
    Face à toi je ne me reconnais pas,
    Je renvoie une mine à faire peur, des traits saillants,
    Face à toi je vois le reflet de mon désespoir.

    Miroir…
    Mon visage est l’empreinte de mes ressentis modelés par mes émotions déformées par mes peurs,
    Je suis aveuglée parce que je me vois tantôt belle et tantôt laide,
    J’ai l’impression d’être une étrangère,
    Face à toi j’ai besoin de savoir qui je suis.

    Miroir…
    Je vois mon visage et le reflet de mon existence,
    Je découvre mon masque d’ombre de mon passé,
    J’affiche une mine non satisfaite de ce que j’aperçois,
    Face à toi je renvoie mes rêves les plus intenses.

    Miroir…
    Je devine mes craintes, mes souffrances et mes joies,
    Je me sens sale, je me dégoûte et je me fais peur,
    Je ressens mon chagrin,
    Face à toi je perçois mes cauchemars de mes nuits.

    Miroir…
    Je cherche au fond ma jeunesse égarée,
    Je désire savoir les messages et les questions de mon existence que pose le reflet de mon visage,
    Je découvre les marques du passé qui se sont installées chaque jour doucement,
    Face à toi je décèle que tu es le souci de mon existence et le trouble de moi-même.

    Miroir…
    Je démasque que tu es le vertige de mon âme perdue,
    Je restitue l’apparence de mon empreinte,
    J’ai peur de mes pensées et de mes illusions,
    Face à toi j’essaye de comprendre tout ce qui m’habite.

    Miroir
    Je détecte que tu es ma source de réflexion,
    J’entrevoie que tu m’invites à méditer,
    Je suis affolée quand je contemple mon visage,
    Face à toi j’ai peur de me regarder.

    Miroir…
    Je hais ces mille facettes où je me regarde en tête à tête avec moi-même,
    Je comprends que tu es la clé de mon existence entre le monde extérieur et mon âme meurtrie,
    Je vois un portrait où ma conscience se heurte,
    Face à toi je reste là bouche bée.

    Miroir…
    Je suis toi comme un moment de mon passé,
    Je suis toi-même comme un moment du présent,
    Je suis attirée quand je passe devant toit malgré cette peur au ventre,
    Face à toi je recule devant ce masque de moi-même.

    Miroir…
    Je te sens mystérieux, attirant, désœuvré et profond,
    Je sais que tu es mon reflet de mon existence,
    Je recule devant ce profil de moi–même en ayant peur ou peur de savoir qui je suis ?
    Face à toi je me pose cette question : qu’est ce que cela veut dire ?

    Miroir…
    Je voudrais une fois t’oublier pour me glisser dans les yeux des autres,
    Afin de savoir ce que les gens pensent de moi,
    Face à toi je renonce à la réalité,
    Je vois l’horreur de mon existence quand j’ouvre mes yeux,
    Face à toi je crois que t’es que moi ou mon moi.

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