Les murs blancs

” Les gentils hommes en blouses blanches vont venir et t’emmener dans une jolie chambre capitonnée “

Dans ta gueule.

C’est douloureux. Ouais, ça fait mal de lire ça, en 2016. C’est blessant de constater qu’à notre époque, les mentalités n’ont pas non plus évolué à ce sujet-là. Pourtant, on ne considère plus l’homosexualité ou l’asthme comme une raison valable à un internement en asile ( quoi que, pour le premier exemple, certains ont visiblement oublié de se mettre à jour ).

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http://funtastique.fr/des-patients-dhopitaux-psychiatrique-du-passe/

D’ailleurs, on ne parle plus d’asile. Même le terme “hôpital psychiatrique” se fait de plus en plus rare, techniquement parlant, on dit plus “centre hospitalier spécialisé”, aujourd’hui. Mais, ne nous le cachons pas, même les patients eux-même parlent encore de l’HP.

Ce que je trouve triste, c’est qu’encore une fois, ceux qui en parlent le plus, à tort et à travers, mais surtout à tort, sont ceux qui n’ont aucune idée de l’intérieur de ce monde-là. Au fond, je peux le comprendre, peut-être même l’expliquer. C’est un cercle vicieux. Les personnes ayant été hospitalisées dans ce genre de centres spécialisés n’aiment pas en parler. De même pour leurs proches, la plupart du temps. Le mieux à faire est de ne rien dire. ” Non, je n’ai jamais mis les pieds là-bas. ” Alors, il ne reste plus que les “autres” pour en parler ; ceux qui vivent à la lumière. Les mêmes qui, au XXIème siècle, continuent de stigmatiser ceux qui se cachent dans l’ombre.

Alors, après avoir lu plusieurs commentaires ignorants et méchants envers ces enfants de la nuit, l’idée m’est venue d’essayer de changer les choses. A ma petite échelle. Grâce aux témoignages recueillis auprès de proches ou d’inconnus, grâce aux idées reçues tenaces, grâces aux clichés persistants, et grâce à mon vécu.

Vous, Toi,

Madame, Monsieur,

Futur enfant du monde,

Qui que tu sois, j’aimerais que tu prennes le temps de m’écouter. Ce ne sera pas long. Je ne te prendrai pas tout ton temps. Je sais que ce dernier t’est précieux. Je te demande seulement quelques minutes.

Voilà.

Si j’avais un cancer, m’aurais-tu blâmé de la même manière ?

Si ma maladie était physique, et qu’un idiot se moquait de moi dans la rue, aurais-tu pris ma défense ?

Pourquoi ne considères-tu pas chaque être humain à qui il manque une main comme un méchant digne du Capitaine Crochet ? Parce qu’après tout, si lui était mauvais, alors tous ceux qui souffrent du même problème que lui le sont aussi, non ?
Alors, dis-moi, pourquoi ? Pourquoi fais-tu ça ? Pourquoi as-tu crée une différence entre les maladies physiques, et les maladies mentales ? Pourquoi une personne malade devrait être vue simplement comme une personne malade, et pas comme la personne qu’elle est dans son intégralité ?

Je ne te blâme pas, non. Pas comme tu le fais si souvent.  Laisse-moi être ton miroir, laisse-moi te montrer ce que tu penses, ce que tu dis, ce que tu entends. Je t’expliquerais pour que tu ne blesses plus.

Parce que, madame, monsieur, les maladies mentales ne retirent pas l’humanité d’un individu.

” Les hôpitaux psychiatriques, c’est pour les fous “. 
Mais, expliquez-moi  : qu’est-ce qu’être fou ? Lorsque je regarde dans le dictionnaire, j’obtiens plusieurs réponses allant de “Qui a perdu la raison, qui est atteint de troubles mentaux” à “Qui affectionne, aime énormément quelque chose ou quelqu’un et, en particulier, qui est très épris, très amoureux de quelqu’un” en passant par “Se dit d’un mécanisme libre de tourner sur l’arbre qui le porte”.
Alors, pardonne-moi, mais c’est le plus grand et le plus ridicule de tous les clichés que j’ai pu entendre. Parce que je n’ai jamais entendu quelqu’un parler de son hospitalisation après avoir été follement amoureux de son conjoint. Les mots que nous utilisons sont si importants, ne les négligeons pas.

Les patients ne sont pas complètement timbrés ou incohérents, ni même déficients intellectuellement. Ces personnes n’enfilent pas une camisole de force à leur entrée à l’hôpital. Contrairement à ce qu’un bon nombre d’individus pensent, la dépression est la première cause d’incapacité dans le monde selon l’OMS. La dépression nécessite-t-elle un isolement dans une chambre sans fenêtre, sans lumière naturelle, sans contact avec le monde ? Si votre réponse est positive, je suis au regret de vous annoncer que vous êtes les plus “fous” d’entre nous.

Contrairement aux idées reçues, bon nombre de patients se font hospitaliser de leur propre initiative.

J’en viens alors à un autre point. La notion d’irresponsabilité concernant les “malades mentaux”. Beaucoup de “personnes saines d’esprit” considèrent ces semi-êtres humains comme inconscient de leurs actes ainsi que de leur état.

Je vous pose donc une nouvelle question : avez-vous déjà eu l’occasion de discuter avec des malades ? Avez-vous déjà côtoyé des malades ? Avez-vous déjà entendu parler des malades, en dehors de ce que les médias peuvent en dire, en dehors de ce que vous voyez dans les films ? Pensez-vous réellement que la souffrance n’existe pas chez eux ? Croyez-vous sincèrement que, pour tous, leur état leur est inconnu ?

” Eh bien, s’ils en ont conscience, qu’ils se bougent ! Bipolaires, dépressifs, et tout le bordel, mais tout le monde l’est un peu, c’est la nouvelle mode, il suffit d’avoir un peu de volonté dans la vie, c’est tout “.
Cette réflexion m’a été rapporté par une jeune fille. Cette réflexion, c’est son père, qui l’a faite.
Ces amalgames sont la conséquence d’une banalisation des maladies mentales. Prenez ce père de famille. Qu’est-ce qui empêche ses enfants d’utiliser l’emploi des maladies mentales dans la vie de tous les jours ? Pourquoi s’empêcher de se dire dépressif lorsqu’on a un petit chagrin ?
Après tout, la dépression, ça se soigne avec un bon coup de pied là où je pense. N’est-ce pas ?
Après tout, la grippe, ça se soigne avec
Oh. Ah. Bah non en fait.

” Oui mais il faut voir les choses en face, tous les psychopathes et meurtriers et tout ce que tu veux, ils avaient un problème psychologique. ”
Bien entendu. Et tous les prêtres sont pédophiles, tous les musulmans sont des terroristes, les mecs sont tous les mêmes et les filles sont toutes des salopes, sauf les mamans.

C’est une folie de haïr toutes les roses parce que une épine vous a piqué. 

– Antoine de Saint-Éxupéry

Qui plus est, la réalité est bien différente. Les patients suivis en psychiatrie sont plus souvent victimes qu’agresseurs, et aucun lien entre le diagnostic psychiatrique et le passage à l’acte violent n’a été scientifiquement prouvée.

Mais comprenez bien… ça fait vendre, ça fait monter l’audimat, de dire qu’un tueur était schizophrène.

Le problème, c’est que derrière cet enjeu financier, il y a des vies. Il y a des hommes et des femmes de tout âge et de toute nationalité. Et à chaque fois qu’une nouvelle personne fait naturellement l’association entre “crime” et “maladie mentale”, ces enfants de l’ombre se terrent un peu plus dans leur isolement, bien plus forcé que la camisole.

Toi, lecteur silencieux, sache que ce même silence est le fardeau de bon nombre de ceux que tu traites de fous. En les stigmatisant, tu les réduis au silence. En les réduisant au silence, tu les empêches de te dire ce qu’il en est. Et ainsi de suite, la boucle est bouclée.

Les hôpitaux psychiatriques ne sont pas bondés de fous furieux sur le point de te sauter dessus. Ils n’ont pas un odorat sur-développé leur permettant de sentir les gens dits sains d’esprit. Ils n’ont pas perdu toute notion de politesse, de civilité, de gentillesse. Ils ne sont pas tous comme tu les imagines, ne crois pas autant ce que tu vois dans les films. Non, tu n’entreras pas dans un endroit glauque où les murs blancs, froids et vides te rendront dingues avant même d’avoir pu reprendre ton souffle. Non, les patients ne sont pas assis par terre dans des positions inhumaines, étranges et perturbantes, avec un regard perdu où l’on peut y voir le diable en personne.

A la limite, si tu viens tard le soir, quand la nuit tombe et que les infirmiers de nuit prennent le relais, tu pourras trouver dans les couloirs une patiente pousser un autre patient dans un fauteuil roulant, pour rire, pour passer le temps, pour faire la course avec le temps.

A la limite, si tu viens dans la journée, tu pourras y trouver un groupe de patients, dehors, en train de fumer leur cigarette, parlant du monde, de la vie, de leurs proches, riant d’eux-même et des bruits qui courent sur l’endroit dans lequel ils sont.

Des idées reçues sur l’endroit dans lequel j’étais.

Si ces préjugés me blessent, c’est parce qu’ils peuvent aussi blesser ma famille. Parce qu’en attaquant et insultant quelqu’un que vous qualifiez de “fous”, vous attaquez aussi ceux qui l’ont aidé et soutenu pendant une période difficile, et qui le soutiendront probablement toujours.

J’ai passé un mois entre les murs d’un cocon protecteur, aux mains de spécialistes qui ne souhaitaient que me voir sortir et reprendre ma vie en main, entourés de patients à qui je ne donnerai jamais le nom de “fous”.

Parce que pendant un mois, j’ai côtoyé les personnes les plus humaines et saines d’esprit au monde. Au bout d’un mois, je suis sortie en ayant conscience que ces maladies pouvaient toucher n’importe qui. J’ai vécu un mois avec des gens que vous qualifieriez simplement de dépressifs, d’alcooliques, de schizophrènes, de bipolaires, de suicidaires, mais que j’aime appeler “humains”.

Parce que, la souffrance, elle ne se lit pas forcément sur nos visages.

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