Chère et tendre psychologue.

– Vous savez, parfois, j’ai juste envie de craquer.
– Qu’est-ce qui vous en empêche ?
– Quand je vois mes parents, les épaules qui me soutiennent… je n’ai pas envie de les briser.

– Vous ménagez trop vos parents.
– Parce que je les aime trop. Je n’ai pas envie de leur montrer que la fille qu’ils ont tant chéri et porté si haut n’est en fait qu’une faible.
– Mais vous n’êtes pas faible. La preuve. Craquez, si vous le voulez, vous êtes là pour ça aussi.

Alors j’ai pleuré. J’ai laissé s’échapper les larmes comme si elles n’attendaient que ça depuis des semaines, ou des mois. Je regardais la fenêtre pour éviter de croiser le regard de ma tendre et pauvre psy, qui devait en voir passer des comme moi. Comment pouvait-elle supporter de voir quelqu’un s’effondrer dans son bureau sans pouvoir rien faire d’autre que d’attendre que les sanglots s’éteignent ? Quoi que… je suis pareil. Sauf que moi, je ne supporte pas de voir les gens pleurer devant moi. Ça me met mal à l’aise. Alors je ne dis rien, j’attends juste que les larmes s’évaporent.

Je me suis calmée. J’ai vulgairement essuyé les gouttes qui perlaient sur mes joues gonflées et j’ai reniflé discrètement.

– Vous n’aimez pas montrer vos émotions.
– Je n’aime pas montrer grand chose chez moi.

C’est difficile d’être moi. Je suis consciente que ma souffrance, ma prison psychique, est valable et tolérée et tolérable, mais je ne peux pas m’empêcher de penser à tous ces gens qui souffrent plus que moi. Je sais que chaque souffrance n’est pas comparable, dans le fond, mais je suis incapable de me le rentrer dans le crâne. Pourtant, les gens savent que je ne joue pas la comédie. Mes parents voient bien que j’ai mal sans savoir où me panser. Mes psys voient bien que je vais mal sans réussir à me faire parler. Je suis un coffre-fort, moi qui pensait jusque là être un livre ouvert. Mais je laisse bien paraître ce que je veux. Je suis une menteuse, alors ? Comme lorsque j’ai menti au psychiatre par peur du jugement. Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je ne sais même pas ce que je fais ici, à me sentir fatiguée par les sanglots que je viens d’avoir. Fatiguée d’essayer de parler sans réussir à m’exprimer correctement. Je sens bien que je ne suis pas bavarde en comparaison avec les autres patients, mais je n’y peux rien, je suis comme ça, j’ai peur d’ennuyer les gens avec mes problèmes d’âme triste et malade.

Ma tendre et chère psychologue,

Voilà bientôt sept mois que vous m’écoutez, chaque semaine, avec toujours la même douceur et la même compréhension.

Je sais bien que c’est votre métier, comme diraient certains, mais je sens en vous une implication toute particulière qui est un plus, qui me fait -et je pense parler pour la majorité de vos patients- beaucoup de bien, m’apaise et me libère. J’ai eu la chance de tomber sur une personne autant à l’écoute que vous, au delà de la voie professionnelle que vous avez choisi. Parfois, je me demande si vous aussi aimeriez être entendue, écoutée, choyée. Si parfois, vous aimeriez pleurer, vous lamenter, ou si vous êtes comme moi, à préférer tout garder pour vous et rire quand les sujets abordés sont sensibles ou trop douloureux.

Vous savez, j’ai souvent prié en espérant recevoir un signe, une réponse de la part d’une quelconque divinité surpuissante au-dessus de nos pauvres têtes. J’attends toujours. Et si parfois je perds foi, au grand malheur de ma douce mère, je continue d’espérer en silence, le soir, lorsque la maison est endormie et plongée dans la nuit noire. Je prie pour moi, je prie pour ma famille, je prie pour les autres, vous y compris. Vous avez une place toute particulière dans ma vie depuis que je prends place dans ce fauteuil, face à vous, chaque semaine. Vous êtes celle qui a su faire sortir de mon être des choses que j’avais longtemps enfouies par peur, par honte, par doute. Je vous en suis reconnaissante. Même si vous êtes payée pour ça. Même si je n’ai pas plus d’importance pour vous que n’importe quelle autre pauvre âme en souffrance psychologique. Vous avez su mettre des mots là où mon vocabulaire s’essoufflait. Les mots sont importants pour moi, et vous l’avez compris. Vous avez compris qu’il fallait trouver les mots pour soulager mon esprit tourmenté, vous avez appris à me parler comme il le fallait, pour adoucir mon cœur et pour que je vous accorde ma confiance.

Vous avez fait beaucoup, même si mon cerveau dysfonctionne toujours autant, voire pire qu’avant.

Mais vous avez su me prouver que parler à un inconnu de nos plus profondes peurs n’avait rien d’étrange tant que nous étions écoutés, compris, et protégés.

Je suis une pierre brisée que vous tentez de réparer en y mettant toute votre volonté, votre âme.

Vous savez, j’aime quand vous me parlez d’art comme si j’étais celle qui était capable d’en créer à mon tour. Par l’écrit, par les livres, par la peinture, par le dessin, vous prenez chaque Art que j’aime et en faîtes ma chose. Vous croyez plus en moi que moi-même.

A quoi pensez-vous quand je pleure ?

A quoi pensez-vous quand je ris ?

A quoi pensez-vous quand je ne dis rien ?

Etes-vous donc humaine ? Ou venez-vous d’ailleurs, vous aussi ? Votre douceur est-elle innée ou acquise à la suite de nombreuses expériences qui ont forgées votre âme ?

Il me semble que je me suis attachée à vous plus que je ne le devrais. Peut-être est-ce parce que j’avais besoin de trouver un inconnu qui puisse comprendre mon esprit comme vous le faîtes. Peut-être avais-je besoin de trouver quelqu’un à qui je pourrais parler de ce qu’il y a au fond de mon crâne sans crainte de voir son regard changer par la peur ou autre émotion que je ne comprends plus trop.

Je perds tout. Plus les jours passent, et plus je sens que mes capacités d’adaptation faiblissent. Les sentiments humains deviennent néant et étranger. Je perds. Je me perds. Alors, chère et tendre psychologue, je vous parle pour ne pas oublier.

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