La nouvelle thérapeute

 

Rencontrer un nouveau psychologue possède une dimension effrayante, quand on y pense. Les questions nous assaillent de toutes parts, on se demande si l’on va devoir tout raconter à nouveau depuis le début, et si c’est le cas, ça risque d’être long et difficile, surtout après avoir passé huit mois avec le même thérapeute.

Mais voilà, le grand jour est arrivé et je me suis installée dans le bureau de ma nouvelle psychologue. Une petite femme blonde, à la voix douce et au regard tendre, avec un léger sourire, tellement discret qu’on pourrait le manquer, qui se dessine sur ses lèvres fines. Elle est délicate, comme mon ancienne psychologue. Le courant passe bien, je suis simplement gênée par la fenêtre face à moi, là où toute la lumière passe pour me brûler les yeux. Je ne peux pas garder longtemps le contact visuel avec ma psy, à cause de ça. Ça m’embête, mais bon, souhaitons qu’elle comprenne mon handicap.

Elle me demande d’abord quel traitement je prends, m’annonce qu’elle n’a pas encore mon dossier et donc qu’elle ne sait rien sur moi et sur ce qui ne va pas. J’avale ma salive avec difficulté, inquiète pour la suite. Elle me demande alors pourquoi ai-je besoin de voir quelqu’un pour parler.

“Eh bien, c’est compliqué. Il y a plusieurs raisons à cela…”, dis-je.

Il y en a effectivement plusieurs.

La première, c’est mon mal-être. Je souffre d’une forme d’autisme qui m’empêche de communiquer avec mes semblables, je peine à leur faire part de mes envies, de mes ressentis, de mes colères, de mes souffrances. Je me replie de plus en plus sur moi-même, honteuse de ne pas réussir à ouvrir la bouche pour faire sortir quelques misérables sons. C’est un cercle vicieux.

Ensuite, j’ai peur des Autres. Peut-être aussi pour cela que je ne leur parle pas. Je me sens mise à l’écart, je me sens différente. “Je suis un peu parano”, lâche-je à un moment donné. Elle ne dit rien. Je lui explique que je ne suis pas à mon aise lorsque je suis dans la rue, je lui dis que les gens m’observent, mais qu’aujourd’hui, Il est là pour me faire oublier mes craintes. Il me fait beaucoup de bien, et je crois avoir beaucoup insisté là-dessus parce qu’elle a immédiatement trouvé cette relation positive pour moi et mon bien-être. Elle m’a donné quelques exercices à faire, mentalement, pour moi-même, comme réussir à me promener en centre-ville seule sans regarder constamment tout autour de moi comme si un danger rôdait aux alentours.

Et puis, pour finir, “plus ou moins”, il y a Lui. Lui qui me fait toujours aussi peur, lui qui m’a fait tant de mal, lui qui a brisé quelque chose en moi. Après autant de temps, j’ai pleuré. Encore. Elle a voulu que j’en parle un peu, elle m’a demandé ce que je ressentais aujourd’hui à propos de cette personne, ce qu’il en restait. Je lui ai répondu que j’avais honte, que je me trouvais idiote de ne pas avoir pu voir plus tôt quel genre d’individu il était. Alors, ma psychologue m’a dit tendrement que je devais arrêter d’être aussi dure envers moi-même, que je devais cesser de me culpabiliser pour une chose dont j’avais été victime, que je devais être plus souple et douce envers moi-même. N’est-ce donc pas plus facile à dire qu’à appliquer ? Moi, je trouve.

J’ai donc pleuré, à chaudes larmes, et j’avais un paquet de mouchoir installé juste devant mes yeux, mais je n’ai pas osé me servir, de peur d’en rajouter dans le côté dramatique de la situation. Comme je hais pleurer devant les gens, c’est minable, faible, nul.

Et pourtant, elle me trouve forte, ma nouvelle psychologue. Parce que j’ai réussi à entrer dans une nouvelle relation malgré la peur de perdre une énième fois.

“Mais là, c’est différent vous savez, ai-je dis entre deux reniflements élégants, lui je le connais depuis quelques années déjà, je sais comment il est, j’ai confiance en lui.”

Et c’est vrai, je lui fais confiance. Je le connais. Il est doux, il est présent, il est drôle, il sent bon. C’est important de sentir bon, ne riez pas. Je me souviens de son odeur, à chaque fois que je le quitte, et je la range dans un coin de ma tête comme pour ne pas l’oublier, comme pour pouvoir la ressortir à chaque fois que je me sentirais seule et délaissée. Il veut même que je lui parle, quand ça ne va pas. Il veut faire en sorte de m’aider, et je trouve ça beau. Je trouve ça beau de voir que des êtres humains acceptent d’offrir leur soutien et de tendre leur main aux plus faibles, aux plus cassés, brisés par les expériences de la vie, sans rien attendre en retour si ce n’est un peu d’amour que j’ai parfois du mal à donner. Parfois, j’ai peur qu’il pense ne pas être suffisamment aimé par ma petite personne, il se tromperait s’il s’imaginait ça, il est aujourd’hui la personne qui me maintient debout, qui m’empêche de tomber, qui me fait vivre une vie pleine de rire, de baisers, d’étreintes et de chaleur. Je n’ai plus froid, intérieurement, quand je suis à ses côtés. C’est comme si tout ce qui m’effrayait disparaissait pour me laisser voir les choses merveilleuses qui m’entourent, comme si j’étais capable de sourire aux gens dans la rue sans craindre un regard gêné de la part de l’Autre. Je me sens invincible, forte, puissante. Et j’aimerais le faire se sentir comme moi. Pour qu’ensemble, nous ne soyons qu’une personne plus inébranlable que jamais.

Je ne veux plus pleurer pour le passé. C’est épuisant de porter ce sac lourd de ma vie d’avant, lourd de mes échecs, de mes folies, de mes chagrins, de mes douleurs. La douleur psychique est une prison dont je ne possède pas encore les clés.

Et moi, j’ai l’impression que cette nouvelle thérapeute peut me les donner. J’ai eu la sensation, ce jour-là, de me trouver face à une femme qui représentait toutes les réponses que je n’avais pas encore, qu’on n’avait pas encore su me donner. Et ça m’a soulagé. Je me suis sentie comprise alors qu’elle ne connait qu’une infime partie de mon histoire. Alors qu’on ne se connait à peine.

Je crois que je porte trop mes espoirs sur les autres, en particulier sur mes médecins. Comme s’ils pouvaient reconstruire ma vie sans mon aide, sans que je mette moi aussi la main à la pâte. Serais-je donc capable de laisser autrui guider mon existence à ma place ? Suis-je donc aussi défaitiste ? Trouve-je donc la vie si insignifiante que je la laisserai à n’importe qui ? J’ai peur, ma personne ne m’appartient plus, j’ai du la perdre en cours de route et j’attends aujourd’hui que l’on me modèle à leur image, pour savoir quoi faire, où aller, quoi penser, où sommeiller.

Je suis perdue, et je crois l’avoir beaucoup répété durant cette séance. Je crois l’avoir beaucoup répété depuis plus de huit mois, et personne ne m’a encore donné de carte pour me repérer, pour tracer mon chemin, pour reprendre en main ma vie si triste et macabre.

” J’aime Les Gens Qui Doutent
Et voudraient qu’on leur foute
La paix de temps en temps
Et qu’on ne les malmène
Jamais quand ils promènent
Leurs automnes au printemps

Qu’on leur dise que l’âme
Fait de plus belles flammes
Que tous ces tristes culs
Et qu’on les remercie
Qu’on leur dise, on leur crie
“Merci d’avoir vécu

Merci pour la tendresse
Et tant pis pour vos fesses
Qui ont fait ce qu’elles ont pu ”

Anne Sylvestre – Les gens qui doutent. ( je t’embrasse, Coraline )

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One thought on “La nouvelle thérapeute

  1. ” Je vous souhaite des rêves à n’en plus finir.
    Et l’envie furieuse d’en réaliser quelques uns.
    Je vous souhaite d’aimer ce qu’il faut aimer,
    et d’oublier ce qu’il faut oublier.
    Je vous souhaite des passions.
    Je vous souhaite des silences.
    Je vous souhaite des chants d’oiseaux au réveil,
    et des rires d’enfants.
    Je vous souhaite de respecter les différences des autres parce que le mérite et la valeur de chacun sont souvent à découvrir.
    Je vous souhaite de résister à l’enlisement, à l’indifférence et aux vertus négatives de notre époque.
    Je vous souhaite enfin de ne jamais renoncer à la recherche, à l’aventure, à la vie, à l’amour,
    car la vie est une magnifique aventure et nul raisonnable ne doit y renoncer sans livrer une rude bataille.
    Je vous souhaite surtout d’être vous, fier de l’être et heureux,
    car le bonheur est notre destin véritable.”
    Jacques Brel

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