Les lettres perdues.

Hier, maman m’a demandé si j’étais dans le même état d’esprit que l’année dernière, lorsque j’étais à l’hôpital. Mais je n’arrivais pas à comprendre où elle voulait en venir. Elle m’a finalement avoué avoir trouvé des lettres que j’écrivais à l’HP. Ça lui a fait peur. Alors elle craignait que je sois toujours comme ça. 

J’ai d’abord ressenti de la peur, puis de la colère. J’ai eu envie de lui dire que je n’avais pas envie d’en parler, faire la forte tête et puis, je me suis raisonnée. Elle a déjà tellement souffert, je ne pouvais pas la blesser encore une fois.

– Tu sais, maman, j’allais mal à cette époque-là. Très mal. Mais ce que tu as pu lire, c’est du passé. C’est vraiment du passé. Je vais mieux aujourd’hui, même si quelques idées persistent, je suis plus la même qu’il y a un an. Je te le promets.

Alors, on a pleuré. Toutes les deux. Elle parce que sa peur la dévore, moi parce que ma honte me ronge.

Je ne supporte pas de voir ma mère pleurer. C’est normal, je suppose. Mais je sais qu’il y a un an, elle a tellement laissé couler de larmes par ma faute, à cause de l’hospitalisation, à cause de mes problèmes, de mon mutisme, de mon anorexie, de ma dépression… Elle en a bavé, vulgairement parlant.

Je me souviens que j’avais fait une liste des maux qui me troublaient, à l’époque. Maman m’avait envoyé chez le médecin parce qu’elle voyait que mon état s’empirait. C’était avant l’hôpital.

” Triste, vide, déprimée, facilement irritable, perte d’intérêt pour tout, capable de rien, difficultés à s’endormir et à se réveiller, insomnies, problème d’alimentation, fatigue constante, anxiété, pleurs fréquents, pensée morbides, pessimiste pour l’avenir, repli sur moi-même, absence de communication, sentiment d’échec, colère contre moi-même, indifférence pour le contact et les liens sociaux, sentiment de souffrance, consommation toxiques, changement des liens familiaux, une relation chaotique, inactive, mal en point, mauvaise mine, triste, perte de poids…”

Voilà la liste que j’avais dressée pour mon rendez-vous médical. Il m’avait alors envoyé vers un centre pour jeunes en difficultés, pour consulter une infirmière psychologue.

Je suis donc allée la voir. Une fois. Puis une seconde. La deuxième fois a tout déclenché.

– Je m’inquiète sincèrement pour toi Justine, ton état est alarmant, et je ne peux pas te laisser comme ça. Je vais contacter les urgences psychiatriques, je veux que tu ailles les voir de ma part.

Le lendemain, j’étais aux urgences. Un peu plus de quatre heures à attendre. On m’a posé des questions, pleins de questions. L’infirmière était gentille, elle avait une voix douce et un regard apaisant. J’ai encore attendu, ensuite. Un infirmier m’avait gentiment proposé de faire une pause à l’extérieur le temps de fumer une cigarette. J’ai accepté. Il était tellement gentil. C’était le père d’une amie. Il me disait s’inquiéter pour moi, et a alors commencé à me parler de l’hospitalisation en me disant que ce ne serait pas une mauvaise chose pour moi. Que ça pourrait m’aider.

– Combien de temps j’y resterais ?
– Oh, pas longtemps, quarante-huit heures peuvent suffire.

J’y suis restée environ un mois.

Ce qui m’a le plus marqué lors de mon entrée à l’hôpital, c’est ma mère qui pleurait.

Elle était d’abord restée quelques minutes avec moi, le temps que les infirmières me prennent en charge. Puis, quand elle a du se résoudre à partir et me laisser là, elle s’est mise à pleurer comme si elle abandonnait la chair de sa chair. Je crois que je me suis retenue de pleurer devant elle ce jour-là. Je crois que je voulais lui montrer que j’étais toujours forte malgré tout, et que ça irait.

J’ai connu, à l’hôpital, des choses assez dures. J’ai vu des personnes mal en point, pire que moi, j’ai appris des histoires troublantes, chacun ayant la sienne. J’ai connu des gens merveilleux, et d’autres plus sombres. Mais j’ai surtout connu un soutien, une entraide que je n’ai retrouvé nulle part ailleurs. A l’hôpital, les gens sont humains. On vit dans un huis-clos avec des individus ayant les mêmes problèmes que nous, plus ou moins, alors on s’attache forcément. On se porte mutuellement.

Mais être la plus jeune, et surtout être une fille, ne m’a pas aidé. C’est aussi à l’hôpital que j’ai appris ce que c’était d’être une jeune fille qui correspond plus ou moins aux critères de beauté actuels. Certains m’ont pris sous leur aile, mais d’autres avaient des intentions plus cruelles et sombres à mon égard. Je ne leur en veux pas, à vrai dire. J’ai fini par comprendre que nous tous, dans cette unité, nous avions un manque d’affection et un besoin de recouvrer une certaine chaleur humaine, un contact social et parfois charnel. J’aurais juste aimé m’en rendre compte sur le moment et ne pas faire certaines erreurs, ne pas accorder ma confiance à n’importe qui trop rapidement et trop naïvement. Mais je crois que j’ai toujours été relativement naïve. C’est mon défaut.

Alors voilà, maman a trouvé ces fameuses lettres que j’écrivais chaque jour, et où j’y racontais chaque chose qu’il se passait dans cet univers à part. Forcément, tout n’était pas rose. C’était loin d’être rose. Loin du conte de fées.

Pour tout vous dire, je n’ai même pas osé jeter un œil à ces lettres. Parce que je sais ce qu’elles comportent, et je n’ai pas envie de me replonger dedans. Mais j’imagine ce que ma mère, et mon père, ont pu ressentir à la lecture de ces papiers.

Maman, je sais que tu me lis parfois ici. Je tenais à m’excuser pour tout ce que tu as vécu, tout ce que tu as enduré, tout ce qui t’a fait souffrir. Je ne voulais pas te faire autant de mal. Mais j’allais tellement mal, moi. J’étais tombée tellement bas. Ne m’en veux pas si dans ces mots tu n’as pas reconnu ta petite fille. Parce que je n’étais plus la même. J’étais devenue bien plus sombre, bien plus triste, bien plus noire. Mon cœur était meurtri, éteint, et en colère.

Mais j’ai changé. Je vais mieux. Même si tu sais comme moi que certaines choses n’évolueront pas aussi facilement que d’autres. Même si tu sais comme moi que certaines choses ne partiront pas du tout. Dis-toi que cette hospitalisation m’a endurcie. Elle m’a renforcée.

Aujourd’hui, certaines choses sont devenues plus claires et distinctes à mes yeux. Je vois les situations sous un tout autre angle qu’avant. Je suis plus forte. Je suis forte, maman. Et je sais que tu l’es aussi. Alors ne pleure pas. Parce que je suis toujours là. Avec toi. Et parce que je t’aime.

Merci d’avoir toujours été là. Et pardon de ne pas l’avoir remarqué pendant si longtemps.

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One thought on “Les lettres perdues.

  1. Tous mes amis sont partis
    Mon coeur a déménagé
    Mes vacances c’est toujours Paris
    Mes projets c’est continuer
    Mes amours c’est inventer.

    Si, maman, si
    Si, maman, si
    Maman, si tu voyais ma vie
    Je pleure comme je ris
    Si, maman, si
    Mais mon avenir reste gris
    Et mon coeur aussi.

    Et le temps défile comme un train
    Et moi je suis à la fenêtre
    Je suis si peu habile que demain
    Le bonheur passera peut-être
    Sans que je sache le reconnaître.

    Si, maman, si
    Si maman, si
    Maman, si tu voyais ma vie
    Je pleure comme je ris
    Si, maman, si
    Mais mon avenir reste gris
    Et mon coeur aussi.

    Mon coeur est confortable, bien au chaud
    Et je laisse passer le vent
    Mes envies s’éteignent, je leur tourne le dos
    Et je m’endors doucement
    Sans chaos, ni sentiment.

    Si, maman, si
    Si, maman, si
    Maman, si tu voyais ma vie
    Je pleure comme je ris
    Si, maman, si
    Mon avenir reste gris
    Et mon coeur aussi

    Michel Berger

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